Le caractère satanique des naissances gémellaires chez les Ewé

    1. Le caractère satanique des naissances gémellaires chez les Ewé 

      Dans un commentaire que j’ai fait suite à l’article intitulé Tradition: le sort des jumeaux à Mananjary publié par Ariniaina, j’avais promis de revenir sur ce sujet en parlant de la conceptions qu’on les Ewé à propos des jumeaux. Car ce sort réservé aux jumeaux est un fait qui fait partie d’une pensée totalisante. Il faudrait donc qu’on puisse renter dans ces représentations et les comprendre. Ce n’est ainsi qu’on pourra vraiment trouver des arguments solides pour convaincre les détenteurs de ces coutumes.

      Ainsi j’aimerais simplement partager avec vous la représentation des jumeaux dans la pensée cosmologique (dans une perspective anthropologique) des Ewé de chez nous.
      Cette représentation qu’ont les Ewé de chez nous, comme vous le verrez, en fait n’est pas loin de la conception de ceux qui tuent les jumeaux. Seulement, chez les Ewé, au lieu de supprimer leur vie, il y a des rites et cérémonies qui aident à repousser ou bien à équilibrer le malheur dont est porté ces jumeaux dans la société. Mais tout d’abord faisons un bref aperçu du lien qui existerait entre Satan et l’homme dans la cosmologie Ewé.

      Les Ewes (ou Éwés, Évhés, Éoués) sont un peuple d’Afrique de l’Ouest. Ils vivent principalement au Togo et au Ghana. Ils parlent l’ewe. Il s’agit de l’ethnie majoritaire au Sud du Togo.

      Satan et l’homme dans la cosmologie Ewé

      La personne sert l’expression, à travers l’homme, de certaines forces qui se partagent le gouvernement de l’univers, et plus particulièrement des sociétés humaines. Elle est l’œuvre de puissances qui nous arrivent d’ailleurs ou que nous appelons du dehors, qui nous travaillent profondément, se manifestent par nos gestes et par nos voix, et réalisent à travers nous leurs desseins.

      Dans la mesure où les dieux ne sont qu’une représentation, le plus souvent imagé, de ces puissances, toute notre personne ou toutes nos personnes, peuvent être décrites en, termes de dieux, chacun affecté d’un coefficient proportionnel au degré de familiarité que nous avons avec lui, c’est-à-dire de pénétration en nous de la force qu’il symbolise.

      Apparentée aux dieux, bien que s’en distinguant très nettement, il est un certain type de puissance, à laquelle nous servons aussi de canal, constamment à l’œuvre dans nos personnes, et reconnue comme telle par de nombreuses civilisations. Il s’agit de la puissance représentée par le personnage de Satan ou du diable.

      Chez les Ewé la notion de Satan demeurait à l’arrière-plan de plusieurs rituels magico-religieux et se trouvait au fondement même de leur représentation du monde s’avérant ainsi indispensable à la compréhension de leur pensée et de leur religion traditionnelle.

      La création du monde
      Dans la cosmologie Ewé, l’idée de création s’est effectuée en deux temps. Dieu créa d’abord un premier monde imparfait, ne parvenant à exprimer que le mal, car il était placé sous la domination de Satan et sous le signe du feu. Puis, Dieu, sans anéantir le premier monde, dut le parfaire dans un second acte créateur, en le prenant comme la matière première d’un vaste plan devant aboutir à la prospérité de l’homme sur une terre féconde. Ce monde fut placé sous la royauté du fils de Dieu et sous le signe de l’eau. Mais dès lors, une lutte sans merci s’engagea entre le fils de Dieu et Satan, mettant en ligne les armées de l’un et de l’autre.
      Au premier monde correspond la terre stérile, le désert brûlé, la brousse non cultivée, l’humanité d’avant le déluge.
      Au second monde correspond la terre féconde, la verdure, les champs cultivés, l’humanité d’après le déluge.

      Les Vena, parents de jumeaux

      Une mère, comme d’ailleurs par extension un père de jumeaux, reçoit chez les Ewé, le qualificatif de Vena. Quant aux jumeaux eux-mêmes, ils se nomment des Venavi, c’est-à-dire des enfants (vi) de Vena.
      La première syllabe du mot vena n’est autre que « eve » qui signifie deux. Mais la seconde syllabe (na) a une signification plus complexe.

      Na en effet est tout d’abord, dans le langage culturel, une variété féminine d’adze, terme généralement traduit par « sorcier » mais qui désigne plus précisément l’entité ou l’esprit qui permet aux sorciers d’accomplir leurs mauvaises actions. Les sorciers sont eux-mêmes appelés des adze-to, c’est-à-dire des individus qui possèdent adze.
      Mais na est aussi un qualificatif de la femme, plus particulièrement de la femme d’avant, n’ayant pas directement engendré.

      Vena pourrait donc se comprendre comme la femme des origines ou la mère sorcière qui engendre deux. Et la naissance des jumeaux exprimerait ainsi sur le plan humain, le mystère le plus reculé de la création du monde par une déesse qui accoucherait d’une dualité primordiale aux propriétés sataniques : tout d’abord en engendrant les forces sataniques qui par la suite allaient collaborer, en s’y opposant à son œuvre.

      Quelques traits sataniques relevés dans les cérémonies des jumeaux

      Les interdits proclamés et les rituels mis en œuvre à l’occasion de la naissance de jumeaux, montrent que ceux-ci sont étroitement associés au complexe primordial : Satan, et nous renvoient ainsi aux plus profonds mystères des origines. Les jumeaux se voient ainsi attribuer une super-puissance ayant l’ambiguïté de la puissance diabolique. Les Ewé conçoivent donc la naissance des jumeaux comme l’irruption dans leur vie, de la dangereuse puissance satanique qui fut à l’origine du monde.
      Cette puissance, explosive et stérilisante, ne saurait être abandonnée à elle-même sans précautions.

      • Les jumeaux ont pour interdits de ne jamais faire le feu avec des bois épineux. Ces bois rappellent en effet la première création. Or on a généralement l’interdit de son totem ou de ce qui fut singulièrement lié à l’histoire de ses ancêtres.

      • Lors des cérémonies pour les jumeaux, on leur installe, selon les cas, un ou deux pots contenant des plantes magico-médicinales. Or, tandis que les cultes vaudous font généralement intervenir les plantes de la catégorie dzodzo (excitantes), puis des plantes de la catégorie fafa, (calmantes), il est remarquable qu’on ne fasse intervenir aucune plante dzodzo lors des cérémonies effectuées pour les jumeaux. Ceci se conçoit du fait que la puissance manifestée dans les jumeaux est le principe même du dessèchement et de la fièvre qui fut à l’œuvre dans le développement de la première création.

      Nous voyons donc bien que la représentation des jumeaux est intimement liée à la représentation du monde qu’on les Ewé. Même si les jumeaux ne sont pas tués chez les Ewé, ils ne sont pas aussi vu comme des personnes normales. Il y a toujours une certaine craintes dans les relations qu’on établie avec eux.
      Ce constat nous permet de tirer une conclusion évidentes pour tous ceux qui lutte pour la défense des droits de l’homme et de la dignité des personnes. Il est nécessaire sinon primordiale que les programmes de luttes contre des pratiques jugés inacceptables, soient fondé sur des études rigoureuses qui prennent d’abord en compte la manière dont s’élabore la pensée de ses cultures. Ainsi on peut aller en croisade contre ces pratiques sans frustrés les cultures. Ces cultures qui en fait ne sont pas nécessairement figées, et qui peuvent donc s’ouvrir à une « rationalité-autre », et au mouvement universel.

    Je vous propose cette bibliographie si vous êtes tenté d’approfondir le sujet

    De SURGY Albert, Les puissances du désordre au sein de la personne Evhé, in La notion de personne en Afrique noire, l’Harmattan, Paris, 1973, pp 91-118

    NUKUNYA G. K., Some underlying beliefs in ancestor worship and mortuary rites among the Ewe, in La notion de personne en Afrique noire, l’Harmattan, Paris, 1973, pp 119-130

    RIVIERE Claude, Mythes et rites de la naissance chez les Eve, in Annales de l’université du Bénin, Traditions togolaises, Editogo, Lomé, 1979 pp 41-55

    PAZZI Roberto, Eléments de cosmologie et d’anthropologie Eve, Adja, Gen, Fon, in Annales de l’université du Bénin, Traditions togolaises, Editogo, Lomé, 1979 pp 123-149

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    Charles Lebon
    Charles Le Bon Vodounon est un blogueur togolais qui a rejoint @Mondoblog dans ses premieres heures. Ancien religieux seminariste de la Congégration Saint Jean Bosco, il est diplomé de l'Institut Supérieur de Philosophie et de Siences Humaines (ISPSH Don Bosco) et de l'Université de Lomé. Son texte majeur de fin de cycle porte sur Friedrich Nietzsche dont il ne cesse d'approfondir la pensée. Il vit actuellement aux Etats-Unis où il approfondie ses études. Bien qu'immergé dans une société Anglophone, il continue l'effort d'alimenter son blog en francais afin de rester proche de la communauté francophone dont il est issu et dont il reste le plus proche en matière des questions relatives au développement et aux droits humains. Son engagement au blogging est guidé par cette citation d'Anatole France: « J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence.» Extrait de "Le Crime de Sylvestre Bonnard" (1881). Lorsque la Sagesse, par le temps qui court, s'attable avec la Corruption, Charles Le Bon nous invite sur son blog à questioner nos quotidiens et les équations qui se posent à nous tous au moyen de la Folie.
    Charles Lebon

    De Charles Lebon

    Charles Le Bon Vodounon est un blogueur togolais qui a rejoint @Mondoblog dans ses premieres heures. Ancien religieux seminariste de la Congégration Saint Jean Bosco, il est diplomé de l'Institut Supérieur de Philosophie et de Siences Humaines (ISPSH Don Bosco) et de l'Université de Lomé. Son texte majeur de fin de cycle porte sur Friedrich Nietzsche dont il ne cesse d'approfondir la pensée. Il vit actuellement aux Etats-Unis où il approfondie ses études. Bien qu'immergé dans une société Anglophone, il continue l'effort d'alimenter son blog en francais afin de rester proche de la communauté francophone dont il est issu et dont il reste le plus proche en matière des questions relatives au développement et aux droits humains. Son engagement au blogging est guidé par cette citation d'Anatole France: « J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence.» Extrait de "Le Crime de Sylvestre Bonnard" (1881). Lorsque la Sagesse, par le temps qui court, s'attable avec la Corruption, Charles Le Bon nous invite sur son blog à questioner nos quotidiens et les équations qui se posent à nous tous au moyen de la Folie.

    10 Des réflexions sur “Le caractère satanique des naissances gémellaires chez les Ewé

    1. Bonjour, en 2009, j’ai soutenu une thèse en France, sur les différentes formes du double et des jumeaux dans les portraits photographiques de studio en Afrique de l’ouest (Togo, Bénin, Burkina, Mali) . Je continue de m’intéresser aux jumeaux et aux représentations contemporaines de la gémellité dans les sociétés africaines.
      En conséquence, j’aurais plaisir à m’entretenir avec vous sur différents points… si vous le voulez bien. A bientôt. Angelo

      • salut Angelo.

        Veuillez m’excuser pour le retard de ma réponse: connexion internet déplorable! mais on fait avec.

        Je suis heureux que vous vous intéressiez à la réalité gémellaire. Félicitation pour votre thèse! Quand à ce qu’on s’entretienne sur ce sujet, je n’en vois aucun inconvénient. Au contraire, je suis tout aussi ravi de pouvoir m’entretenir avec vous sur le sujet.
        A plus!

    2. je vous pique la cosmogonie et je l’inclurai dans un conte. Il y a par contre quelque chose qui me dérange un peu, c’est justement le processus bi-dimensionnelle de votre approche. Par ailleurs Vous partez du Divin, le Dieu unique, l’Existant qui créa l’existence. J’avoue que que on ne me l’aura pas enseigné ainsi . N’en demeure que j’en tirerai partie, toute nouveau savoir n’est il pas bon?. Je demande ainsi l’autorisation de reprendre le texte intégrale de la cosmogonie selon votre approche. Bien sur votre page sera citée à la fin de l’œuvre.

    3. Je commence par relever un probleme d’ordre paradigmatique dans le titre de ton texte. Il’ s’agit de la nation de « Satan ». Je doute fort que cette notion existe en tant que telle dans la langue ewe et dans l’imaginaire negro-africain. Elle ne peut-etre qu’une introduction tardive, peut-etre avec l’arrivee des missionaires chretiens. En deuxieme lieu, il manque un peu de recul epistemologique, tu fais passer implicitement ton « jugement » ou ta position sur le divin dans le texte puisque des le depart tu rends « satan » responsable d’une certaines facon de l’agir humain. Tu ne peux non plus definir Adzeto par sorcier puisque tu as mal defini le concept Adze. Je t’aurais conseille de proceder par une connaissance directe sans te fier aux idees preconcues largement repandues sur la facon de comprendre les choses traditionnelles…….

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