Art Sacré et Identité : Apologie pour un art chrétien africain

Collage images @togocouleurs

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L’art sacré dans toutes les religions est à l’image de la société ou pour être plus précis est une représentation projective de la société elle-même.

Dans l’art sacré suprême, toute société se représente son bonheur eschatologique.

Le point sur lequel j’aimerais insister est que l’art sacré produit par chaque société est à l’image de cette société. Une image qui, non seulement rassemble les valeurs abstraites de telle ou telle société, mais semble inscrire dans chaque tableau les traits physiques caractéristiques même des habitants de cette société.

Ainsi en prenant un tableau ou une statuette de Bouddha par exemple, ce qui vous est donné à connaitre de prime abord c’est les traits physiques caractéristiques d’un Indien.

Mais il me semble que les Africains noirs, n’ont  pas compris ce mécanisme.

Si je prends le catholicisme en Afrique noire, la région est riche de représentations picturales de la Trinité, de Jésus, de la Vierge-Marie et des saints.

Ces représentations qui sont parvenues en Afrique avec les missionnaires, font partie de la riche culture de l’Europe chrétienne occidentale et orientale.

L’Europe devenue chrétienne a produit un art sacré qui est à l’image de l’Europe et des Blancs. Il serait absurde donc de trouver dans l’art sacré européen un Noir.  Ce serait une tache noire sur une magnifique robe blanche. Et ce serait inacceptable. Inacceptable pour la société blanche. L’art est donc aussi et fondamentalement le miroir d’un être-social particulier inscrit dans une culture spécifique.

Ainsi très tôt, la représentation du paradis est une scène de fête entre un Dieu blanc et une société blanche.

Par contre dans la représentation de l’enfer, vous ne verrez aucun Blanc. L’âme en enfer est noire, noire comme la couleur de l’Afrique. Et si on suit la logique de l’art comme image des représentations d’une société, il se pourrait que l’enfer aux couleurs noires soit une représentation que la société européenne a de l’être Noir. L’Afrique, c’est l’enfer. Et les Noirs africains ou simplement les Noirs sont les diablotins qui y nagent.

 

Chapelle Sixtine ( Michel-Ange)

Chapelle Sixtine ( Michel-Ange)

Ce que je dis ici doit être très clair : je ne suis pas encore dans une logique qui condamne la vision légitime des idéaux sacrés que la société européenne chrétienne a imprimés dans ses arts sacrés. On ne peut produire que ce qu’on est  et ce qu’on pense. Il serait donc absurde que par compassion, les Blancs donnent une place par charité aux Noirs dans leurs représentations, ne serait-ce que pour laver des assiettes dans un coin du paradis après un banquet avec le bon Dieu blanc.

Mais l’erreur ici est que ces représentations qui ne sont en aucun cas à l’image de la société noire continuent de servir comme représentations dans les églises chrétiennes. Nous sommes ici dans ce que je nomme une transposition : si dans l’art, il y a l’expression de chaque société, et si dans l’art que nous utilisons, c’est l’image d’une autre société qui y est peinte, et bien ce que nous adorons (dans le sens d’émerveillement), n’est pas en soi le signifié ou le symbolisé, mais est cette société différente de la nôtre.

En d’autres termes dans l’art sacré chrétien que les Noirs utilisent, nous sommes devant une idéalisation absurde d’une autre société (transposition), ses valeurs et ses espérances. Cette idéalisation implique de facto une désidéalisation de ses propres valeurs. L’Africain noir se retrouve, par la foi héritée de la violence de l’histoire, devant un système d’aliénation.

Le Noir qui s’agenouille chaque fois devant des statuettes ou prie devant des images ou tableaux mettant en scène un Dieu blanc et des anges blancs se met lui-même sans le savoir dans un processus de divinisation de la race blanche. Ce processus inconscient de divinisation de la race blanche implique une reconnaissance de la supériorité des Blancs qui se fera sentir dans beaucoup d’autres domaines : social, politique voire intellectuel.

Ce qui me semble grave et inquiétant est que le Noir qui se met sans le savoir dans ce processus est dans une démarche de la foi.

Non seulement il voit dans l’art sacré le Blanc mais le Blanc comme « sélection » du divin. Cette association dangereuse du Blanc et du divin produit dans le Noir chrétien une dangereuse conviction inconsciente: « le paradis est blanc ». Mais ceci peut être une affirmation gratuite de ma part.

Mais pour mieux la formuler, procédons par la négative : « Le paradis ne peut pas être noir ». Si beaucoup rejetteront ces propositions que j’avance par des arguments solides, les faits parleront toutefois en ma faveur.

Ces faits dont je parle ne sont pas dans le domaine de l’objectivité logique, mais de l’objectivité psychologique. C’est dans ce sens que je vous propose ces deux exercices :

1-Mettez-vous dans les conditions de prière, pensez à Jésus ou à la Vierge-Marie. Quels sont les traits physiques de celui ou celle que vous voyez ? Décrivez-le ?
Ici pour être honnête avec vous-même, vous témoignerez que vous avez vu un Jésus blanc ou une Vierge Marie blanche.

2- Mettez-vous dans les conditions de prière, pensez à un Jésus noir ou à la Vierge-Marie noire. Etes-vous arrivé à les représenter Noirs ? Ici, si vous ne mentez pas à vous-même, vous témoignerez que c’est un exercice très difficile, ou quasi impossible.

Il est donc clair que dans notre inconscient chrétien, avec des arts sacrés qui ne nous représentent pas, nous nous sommes forgés une représentation de l’autrui en oubliant nous même d’avoir une représentation qui soit notre propre projection identitaire et culturelle. Et malheureusement l’Africain n’est pas prêt à concevoir un Dieu à son image, un Dieu noir, ne buvant pas du vin à base de raisin, mais du vin de maïs.

Le danger de la perte d’identité ici est très subtil dans le christianisme en Afrique. Or le Dieu universel veut que nous allions à Lui avec ce que nous sommes. Et allez à lui avec ce que nous sommes, suppose aussi que lui-même puisse « se revêtir de nous » et « devenir nous ».

L’art en tant que domaine de l’abstraction doit pouvoir aussi représenter une vision du paradis en noir sans porter atteinte à la divinité ou au message chrétien puisque Dieu est universel.  Nous devons exprimer à notre façon en tant que Noirs-chrétiens-africains dans nos œuvres quotidiennes, dans ce qui nous est propre la louange du Transcendant. Ceci est en étroite ligne de ce que l’Eglise enseigne : « L’art et le sacré  visent, par nature, à exprimer de quelque façon dans les œuvres humaines la beauté infinie de Dieu, et ils se consacrent d’autant plus à accroître sa louange et sa gloire qu’ils n’ont pas d’autre propos que de contribuer le plus possible à tourner les âmes humaines vers Dieu » Catéchisme de l’Eglise Catholique 2513 (voir Sacrosanctum Concilium 122)

L’Eglise en Chine a très tôt compris cette démarche. Ils veulent être chrétiens, mais pas chrétiens européens par mutation. Ils veulent être des chrétiens-chinois. Ainsi certains artistes chinois chrétiens se sont engagés à donner à leur Eglise un art sacré chrétien qui soit à l’image de leur société. L’un des plus célèbres aujourd’hui dans l’art chrétien chinois moderne est Hé Qi   dont je vous propose quelques peintures (consulter la liste des artistes chrétiens chinois et leurs œuvres sur Asian Christian Art)

Jesus avec ses Disciples sur le lac (par He Qi)

Jesus avec ses Disciples sur le lac (par Hé Qi)

 

Jesus et Marie-Madeleine au tombeau (par He Qi)

Jésus et Marie-Madeleine au tombeau (par Hé Qi)

Et personne ne se plaint. L’Eglise vaticane elle-même le trouve très beau et bien.

Les Anges au 7 trompettes -Apocalypse- (par He Qi)

Les Anges aux 7 trompettes -Apocalypse- (par He Qi)

Je veux croire et je crois que les Africains peuvent aussi sans complexe se guérir du dommage que nous a causé l’art occidental et nous mettre dans cette aventure d’un art chrétien africain qui aura le mérite de protéger notre identité.

Mais l’Africain chrétien, est-il prêt à allumer une bougie devant une statue d’une Vierge-Marie noire dans son église ?

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Charles Lebon
Charles Le Bon Vodounon est un blogueur togolais qui a rejoint @Mondoblog dans ses premieres heures. Ancien religieux seminariste de la Congégration Saint Jean Bosco, il est diplomé de l'Institut Supérieur de Philosophie et de Siences Humaines (ISPSH Don Bosco) et de l'Université de Lomé. Son texte majeur de fin de cycle porte sur Friedrich Nietzsche dont il ne cesse d'approfondir la pensée. Il vit actuellement aux Etats-Unis où il approfondie ses études. Bien qu'immergé dans une société Anglophone, il continue l'effort d'alimenter son blog en francais afin de rester proche de la communauté francophone dont il est issu et dont il reste le plus proche en matière des questions relatives au développement et aux droits humains. Son engagement au blogging est guidé par cette citation d'Anatole France: « J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence.» Extrait de "Le Crime de Sylvestre Bonnard" (1881). Lorsque la Sagesse, par le temps qui court, s'attable avec la Corruption, Charles Le Bon nous invite sur son blog à questioner nos quotidiens et les équations qui se posent à nous tous au moyen de la Folie.
Charles Lebon

De Charles Lebon

Charles Le Bon Vodounon est un blogueur togolais qui a rejoint @Mondoblog dans ses premieres heures. Ancien religieux seminariste de la Congégration Saint Jean Bosco, il est diplomé de l'Institut Supérieur de Philosophie et de Siences Humaines (ISPSH Don Bosco) et de l'Université de Lomé. Son texte majeur de fin de cycle porte sur Friedrich Nietzsche dont il ne cesse d'approfondir la pensée. Il vit actuellement aux Etats-Unis où il approfondie ses études. Bien qu'immergé dans une société Anglophone, il continue l'effort d'alimenter son blog en francais afin de rester proche de la communauté francophone dont il est issu et dont il reste le plus proche en matière des questions relatives au développement et aux droits humains. Son engagement au blogging est guidé par cette citation d'Anatole France: « J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence.» Extrait de "Le Crime de Sylvestre Bonnard" (1881). Lorsque la Sagesse, par le temps qui court, s'attable avec la Corruption, Charles Le Bon nous invite sur son blog à questioner nos quotidiens et les équations qui se posent à nous tous au moyen de la Folie.

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